Collectivités locales

Philippe Sajhau : « Nous aidons les villes à être plus intelligentes »

Croissance de l’urbanisation et des populations, pressions économique et budgétaire, gestion durable de l’eau et de l’énergie, optimisation des systèmes de transport : les villes sont aujourd’hui confrontées à de nombreux défis… Pour Philippe Sajhau, vice-président Smarter Cities au sein d’IBM France, l’analyse de données offre de nouvelles perspectives pour la création de villes plus intelligentes. 

La RdCL : Dans quel contexte le groupe IBM s’est-il lancé sur le marché de la ville intelligente ? 

Philippe Sajhau : La ville intelligente est directement liée au phénomène de l’urbanisation. Dans 25 ans, plus de la moitié de la population mondiale vivra en milieu urbain. Il faudra assurer à ces populations un approvisionnement en eau et en énergie. Les villes seront victimes de congestion des transports et d’un apport croissant en pollutions de tous genres. Nous pensons que les nouvelles technologies peuvent apporter des solutions qui aideront les responsables des villes à affronter ces problèmes.

IBM s’est lancé sur ce marché de la ville intelligente avec des solutions qui participent à accroitre le bien-être des citoyens et contribuent au développement de l’attractivité d’un territoire. Nous pensons que les municipalités peuvent améliorer leur rentabilité et traiter des questions stratégiques pour leur avenir grâce au big data et l’analytique via le Cloud. Ces solutions peuvent aider les collectivités à optimiser leurs ressources à un moment où elles disposent de moyens financiers plus limités.

En quoi consistent les solutions Smarter Cities proposées par IBM ?

Le big data est au coeur du système. Seule, une donnée brute n’a pas de valeur. Elle devient intéressante à partir du moment où nous la transformons en information. Nous utilisons l’ensemble des données disponibles auxquelles nous appliquons des algorithmes d’analytique pour déterminer des comportements. Nous aidons ainsi les villes à être plus efficientes en donnant du sens à l’énorme masse de données générées chaque jour qui les aident à anticiper et prendre des décisions. La ville est un système extrêmement complexe. C’est en travaillant directement avec les municipalités que l’on peut comprendre ce qui s’y passe. C’est pourquoi nous avons déployé ces solutions conjointement avec les villes et non pas seuls dans nos laboratoires. Nous avons développé des logiciels, avec au centre, un système appelé « Intelligent Operation Center ».

Quels sont les secteurs couverts par vos solutions ?

Nous couvrons l’ensemble des secteurs de la ville par notre plateforme multiservices. En mai dernier, nous avons lancé une offre préconfigurée regroupant trois solutions Smarter Cities pour la gestion de l’eau, des transports et des situations d’urgence. Elles permettent aux villes d’utiliser rapidement leurs propres données et celles de l’open data, pour faciliter la prise de décision des responsables municipaux et améliorer les services destinés aux citoyens.

La gestion des transports (Transportation management) offre aux villes une visibilité complète sur le trafic routier. Cette solution permet de diminuer les embouteillages, d’améliorer la circulation, d’optimiser la capacité des routes, de réagir rapidement lorsque des incidents se produisent et de délivrer des conseils aux citoyens pour améliorer leurs trajets.

La gestion de l’eau (Water management) offre la possibilité d’utiliser l’analytique pour la prise de décision afin d’améliorer la protection en cas d’inondation, la qualité de l’eau et la gestion intégrée des ressources. Elle permet également de prédire les futurs besoins en approvisionnement en eau.

La gestion des situations d’urgence (Emergency management) offre des solutions analytiques et d’intelligence géospatiale afin d’aider à la collecte d’informations et de données en provenance de sources multiples pour fournir un point de commande central. Elle fournit aux gestionnaires de crise des informations cruciales et des outils de communication de pointe pour les premiers intervenants sur place, ainsi que des outils de planification de scénario afin de rationaliser et d’intégrer les actions mises en place pour les situations d’urgence.

Nous avons considéré qu’il y avait un besoin sur ces marchés. Ce qui ne veut pas dire que nous ne travaillons pas sur d’autres sujets au travers de cette plateforme. Prochainement, une offre « énergie » pourrait être intégrée à nos solutions.

D’où proviennent les données que vous utilisez ?

Plusieurs sources existent. La ville de Lyon utilise la plateforme « Optimod » de prédiction de trafic. Les données proviennent des boucles de comptage* de la ville. À Nice, la ville ne disposait pas de ces boucles en nombre suffisant pour couvrir l’ensemble de l’agglomération. Nous nous sommes tournés vers l’entreprise Tom-Tom qui nous a vendu un flux de données récupérées à partir des GPS. À ces données nous avons appliqué des algorithmes pour en déduire des prédictions de trafic. Les images de vidéosurveillance ou encore les capteurs dissimulés dans les tuyaux d’eau, procurent aussi des données intéressantes. Par ailleurs, nous basculons dans une phase où, de plus en plus, les citoyens sont utilisés pour diffuser des informations. Ils sont de véritables producteurs de données. C’est le cas à Montpellier où la plateforme « citizen collaboration » leur donne la possibilité de signaler des problèmes par SMS aux services municipaux. Ces données sont alors récupérées. De la même manière, les données en provenance des réseaux sociaux prennent de plus en plus d’importance.

Quels sont les bénéfices de vos solutions Smarter Cities pour les villes ?

Posons un regard sur les projets de ville intelligente en France. Les villes ont souvent travaillé de manière verticale. Or, un service peut être confronté à une problématique dont les solutions résident dans l’analyse des données d’un autre service. L’analytique permet à la ville d’avoir une vision en temps réel de ce qui passe véritablement sur l’ensemble de ses services.

Ainsi, Montpellier est la première ville en Europe à avoir fait le choix d’une plateforme de ville globale. La municipalité a sans doute compris que la valeur ajoutée pouvait être supérieure en regroupant l’ensemble des données dont elle dispose et surtout en faisant travailler ensemble tous les décideurs de la collectivité. Cette prise de conscience s’est faite au travers d’un projet de recherche et développement baptisé « Cité intelligente » auquel le groupe IBM a été associé. Dans ce cadre, l’IBM Intelligent Operations Center sert de fondement aux efforts de la ville pour améliorer la gestion de l’eau, la mobilité et la gestion transversale des risques tout en soutenant la demande croissante. L’idée étant bien d’établir une corrélation entre le trafic et le risque de l’eau, la météo et le trafic et de réunir l’ensemble des informations. Cette technologie rassemble et intègre les sources de données de l’agglomération de Montpellier et fournit aux élus locaux un tableau de bord permettant de visualiser la situation opérationnelle du territoire. Elle offre également la possibilité d’analyser ces données, et de les partager avec les différents acteurs de la métropole.

La ville a également mis en place un laboratoire urbain en coopération avec les universités de Montpellier 1 et Montpellier 2 pour encourager le développement des nouvelles technologies, l’innovation urbaine, la création de nouvelles start-ups et l’essai de nouveaux business modèles. Cette collaboration a déjà permis de diminuer les fuites et d’augmenter de 10 % l’apport effectif en eau. Les nouveaux défis à relever seront de réduire les inondations de 20 %, le trafic automobile de 10 % et la pollution de 20 % d’ici à 2020.

De quelle manière les données sont-elles protégées ?

Un grand nombre de données circulent et sont mises à la disposition du territoire. Cela crée forcément des faiblesses puisque de nombreuses personnes sont amenées à les récupérer dans le système d’information de la collectivité. Cependant, la sécurité est sous-jacente à ce type de solution. C’est obligatoire. Si les citoyens se rendent compte qu’il existe le moindre risque, même minimal, que leur données soient dérobées, tout s’arrêtera et il n’y aura pas de ville intelligente. Tout doit être extrêmement bien contrôlé. À ce jour, nous travaillons beaucoup sur les aspects sécuritaires. Nos outils sont bien protégés. J’encourage toutefois les villes et les décideurs à adopter de vrais outils industriels de sécurité par opposition à des logiciels de type Open Source qui ne possèdent pas tous un niveau de sécurité permanent. Tout projet doit être bien encadré en matière de sécurité.

Quel est le coût de la plateforme pour la collectivité ?

La véritable question n’est pas de savoir « ce que coûte » mais plutôt « ce que rapporte » une telle solution pour la ville. Il peut s’agir d’un gain direct sur le fonctionnement de la ville ; un gain d’attractivité puisque en libérant des données, nous allons permettre à des entreprises de créer de l’activité, du business, de l’emploi. La collectivité améliore les services destinés aux citoyens par la mise en place, par exemple, d’un service de transport intelligent qui fait gagner plus de temps aux voyageurs.

Au regard des bénéfices procurés par ces solutions, la collectivité peut alors évaluer le coût. Dans le cas de Montpellier, il s’agissait d’un contrat de recherche et développement. La ville y a investi 4 millions d’euros.

Les solutions intelligentes pour la ville sont-elles amenées à se généraliser ?

La société dans sa globalité assiste aujourd’hui à une transformation numérique profonde avec le cloud, l’analytique, le big data, la mobilité, les réseaux sociaux… et les collectivités locales ne peuvent y échapper. Les villes sont touchées par cette numérisation par le fait que les citoyens veulent participer et ne plus subir, ils veulent être acteurs, ils veulent des réponses en temps réel, ils en ont assez de faire la queue à la mairie pour obtenir un acte d’état civil. Voici le vrai sujet. Les villes n’ont d’autre choix que d’accepter cette transformation et l’intégrer dans leur processus. Si nous leur démontrons que le numérique peut créer de l’emploi et réduire les dépenses, le mouvement ne peut que s’accélérer. Aujourd’hui, les villes intelligentes apportent une première série de réponses au phénomène de numérisation de la société, dont les collectivités locales sont juste un maillon parmi tant d’autres.

Propos recueillis par Blandine Klaas

 

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