Collectivités locales
« Le taux de vacance commerciale s’aggrave chaque année dans les centres-villes » © Jim Wallace

« Le taux de vacance commerciale s’aggrave chaque année dans les centres-villes »

Olivier Razemon, journaliste indépendant, s’est intéressé à la dévitalisation des villes françaises. Dans son ouvrage intitulé Comment la France a tué ses villes, il nous livre son analyse d’un phénomène qui s’aggrave chaque année. Selon lui, c’est la question plus générale de l’identité des villes qui se pose. Explications.

Les villes françaises se meurent. Le constat est-il récent ?

J’ai écrit ce livre pour attirer l’attention sur la dévitalisation des villes françaises, un phénomène loin d’être nouveau, mais qui s’aggrave. Nos villes se meurent. De nombreuses statistiques le montrent. Les bistrots ont été les premiers à disparaître dans les villes et villages, affaiblissant le lien social. Aujourd’hui, ce sont les boulangeries qui ferment. Et depuis une dizaine d’années, tous les commerces sont touchés.

Quels sont les symptômes de cette dévitalisation ?

Les nombreuses vitrines vides, façades aveugles ou stores baissés en sont le signe le plus visible, provoquant l’inquiétude des élus, commerçants et associations locales. Le taux de vacance commerciale s’aggrave chaque année dans les centres-villes. En dehors de ce périmètre, la situation est pire encore. Mais les symptômes sont bien plus nombreux. L’habitat se nécrose jusqu’à devenir insalubre dans certains cas. La population stagne, le niveau de vie baisse. Les habitants, dès qu’ils en ont les moyens, déménagent du centre-ville vers les communes périphériques. Seuls les plus pauvres restent, ainsi que des jeunes et des personnes âgées. Ce phénomène entraîne un changement de la structure du commerce de centre-ville avec la disparition des commerces utiles et l’arrivée en nombre de tatoueurs, ongleries, boutiques de blanchiment des dents ou d’achat d’or, etc. Des commerces éphémères qui ont souvent saisi l’occasion d’un pas de porte bon marché.

Quelle analyse faites-vous de la situation ?

Aujourd’hui, l’étalement urbain se poursuit et s’accélère avec pour conséquence des modes de vie fortement liés aux modes de déplacement. Les équipements de loisirs et les zones commerciales se multiplient à l’extérieur des villes et des extensions sont réclamées tous les jours. De plus en plus, la convivialité se fait dans les centres commerciaux. La voiture individuelle demeure le principal mode de transport. Il est difficile pour les maires et leurs adjoints au développement économique de résister à la tentation de créer de nouvelles zones d’activité, qu’ils imaginent génératrices de croissance et d’emplois pour le territoire. Il manque, à mon sens, une véritable réflexion sur l’aménagement de la ville et sur la manière de se déplacer.

La question des déplacements est-elle au cœur du problème ?

Certains partent du principe que tout le monde se déplace en voiture. Les décideurs eux-mêmes n’envisagent pas la question autrement. Or, la voiture individuelle occupe de l’espace, génère du bruit et de la pollution. Elle contribue à l’asphyxie des centres-villes. Certaines villes sont inhospitalières pour le piéton en raison de trottoirs trop étroits ou d’obstacles sur la chaussée. Pour que la ville revive, il faudrait pouvoir accéder facilement au centre-ville, pouvoir s’y déplacer facilement, à pied ou à vélo et valoriser davantage les transports publics. À mon sens, un raisonnement commun entre les spécialistes de l’urbanisme et ceux des transports serait souhaitable.

Les pouvoirs publics ont-ils pris conscience de la situation ?

Les élus sont conscients de l’existence des vitrines vides dans leur ville. De plus en plus, ils réalisent que d’autres villes sont touchées de la même manière. Mais rares sont ceux qui ont compris qu’il ne s’agissait pas que d’une affaire de fermeture du petit commerce. On envisage rarement de repenser le territoire, la place des services en ville ou encore la manière de se déplacer. Seuls quelques élus visionnaires, à Saint-Omer (Pas-de-Calais) ou Épinal (Vosges), ont, à ce stade, compris qu’il fallait cesser la prolifération commerciale périphérique.

Quant aux décideurs parisiens, ils accusent un retard de prise de conscience, car le phénomène reste abstrait pour eux. Pour preuve, les candidats à l’élection présidentielle, quel que soit le parti politique, n’évoquent pas le sujet de la dévitalisation des villes. Vu de Paris, la seule vraie solution se résume en deux mots : « croissance et emploi ». Or, la croissance et l’emploi se font surtout en périphérie, au détriment des villes qui se vident. Un signe positif, toutefois : la Caisse des Dépôts a présenté en mars dernier un nouveau dispositif d’accompagnement des projets de renouveau des centres-villes fragilisés.

Toutes les villes sont-elles touchées de la même manière ?

Il faut souligner que la plupart des métropoles échappent à ce déclin. Strasbourg, Toulouse ou Bordeaux, grâce à la volonté politique à la fois de l’État et des élus, offrent à leurs habitants des espaces publics de qualité avec des voies piétonnes, des transports publics efficaces et font la promotion de la marche à pied et du vélo.

Certaines villes touristiques qui capitalisent sur leur image sont également épargnées. Des villes comme Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) ou Annecy (Haute-Savoie) s’en sortent très bien, tout comme les villes situées en bordure d’un littoral, d’un lac ou à la montagne. La fréquentation touristique y est suffisamment importante l’été, l’hiver et les week-ends pour entretenir le tissu commercial et un habitat de qualité. C’est aussi le cas de Menton (Alpes-Maritimes), des Sables-d’Olonne (Vendée) voire de bourgades comme Wissant, dans le Pas-de-Calais. En Île-de-France, seules les communes de proche banlieue résistent. Les plus éloignées souffrent de la même manière que les villes de province. Enfin, certaines petites villes de moyenne montagne parviennent à préserver les petits commerces en raison de leur éloignement et d’une plus grande difficulté d’accès vers les zones commerciales.

Le phénomène de dévitalisation n’est pas irréversible, mais il faut agir maintenant, comme le font déjà quelques villages. C’est certes plus difficile à réaliser à l’échelle d’une ville moyenne, car la volonté politique est indispensable. Il faut consulter non seulement les commerçants, mais aussi les habitants, les associations et les professionnels. Il n’existe pas de solution miraculeuse, mais une série de petites actions peut aider les villes à se relever.

Avez-vous identifié les mesures prises par les villes ?

Au-delà de l’indispensable frein aux zones commerciales, certaines municipalités préemptent des commerces ou taxent les vitrines vides. Ces solutions ne fonctionnent que si une réflexion globale est menée sur les centres commerciaux et sur la manière d’organiser l’espace public pour redonner envie d’y habiter et de s’y promener.

Bien souvent, il existe un décalage entre l’opinion des commerçants et celles des habitants. Dans, une étude récemment menée à Rouen, il a été demandé aux commerçants ce qu’il faudrait faire pour revitaliser la ville. Ils ont répondu à 80 % qu’il fallait créer des places de stationnement. La même question posée à leurs clients a donné un résultat bien différent. Seuls 20 % d’entre eux veulent davantage de stationnements. Ils réclament en revanche des trottoirs plus larges, moins d’obstacles sur les cheminements, moins de bruit et moins de pollution. Ce décalage de perception montre qu’il est indispensable de mener une réflexion globale sur ce qu’est la ville. C’est parce qu’elle est agréable que les habitants choisissent de s’y installer.

Vous avez vous-même identifié des pistes de réflexion

Parmi les éléments que j’ai identifiés pour redonner vie aux cœurs des villes moyennes, je citerais les gares qui souvent sont un pis-aller et dont le parvis n’est que rarement soigné. On peut imaginer que les quartiers autour des gares deviennent plus agréables à vivre.

En second lieu, le tourisme peut être un moteur. Je ne parle pas des riches touristes étrangers qui fréquentent les hôtels de luxe, mais les touristes que nous sommes tous, un jour où l’autre, à l’occasion d’un court séjour. Ces touristes-là n’ont pas de préjugés sur les villes ni sur les quartiers. Ils vont partout et c’est un énorme avantage. Ils préfèrent loger dans le centre-ville, consomment et empruntent à l’occasion les transports en commun. Il faut s’intéresser à eux afin de mieux répondre à leurs besoins.

Je citerais enfin un nouvel outil de diagnostic qui se développe au sein des municipalités. Il s’agit de la balade urbaine, très efficace pour appréhender et comprendre un territoire. Elle permet aux élus et aux techniciens de comprendre la manière dont on circule dans la ville, quels sont les obstacles, les endroits agréables et ceux qui le sont moins, etc. La balade urbaine est la base des discussions et réflexions préalables à la prise des décisions. Dans une ville, nous ne sommes des citoyens, des habitants, des flâneurs. C’est un endroit où l’on vit et où accessoirement chacun consomme.

Propos recueillis par Blandine Klaas

 

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