Collectivités locales
Jean Haëntjens Jean Haëntjens © Alexandre Nestora

Jean Haëntjens : « les collectivités locales ne sont pas une variable d'ajustement »

Pour Jean Haëntjens, économiste et urbaniste, l’idée d’un retour des villes sur le devant de la scène est incontestablement dans l’air du temps. Elles détiennent, selon lui, les réponses aux défis, crises et mutations de notre temps. Consultant en stratégies urbaines (Urbatopie), il a auparavant dirigé une agence d’urbanisme et piloté de grands projets urbains. Il est l’auteur de plusieurs livres sur les stratégies territoriales dont Les Villes au secours de l’État (FYP, 2014), La Ville frugale (FYP, 2012), Urbatopies (L’aube, 2010) et Le Pouvoir des villes (L’aube, 2008).

 

La RdCL : Dans votre livre intitulé Les Villes au secours de l’État vous affirmez que les villes sont aujourd’hui les moteurs de l’économie, en France mais aussi partout à travers le monde.
Jean Haëntjens : En Europe, les pays qui avaient une tradition de pouvoirs locaux importants comme le Danemark, la Finlande ou les Pays-Bas ont tous renforcé le pouvoir de leurs collectivités locales. Les Danois qui pourtant n’avaient que 200 communes ont jugé ce nombre trop élevé et n’en ont conservé que 100 pour 5,6 millions d’habitants. Les Hollandais et les Finlandais, eux, estiment qu’en dessous de 20 000 habitants, une commune ne possède pas la taille critique pour relever des défis économiques, sociaux ou écologiques qu’elles doivent désormais assumer. Aux États-Unis, les maires charismatiques de villes comme New York ou Portland ont montré qu’ils étaient capables de faire bouger très rapidement le destin de leurs villes. En Espagne, Barcelone et Bilbao ont ressurgi avec l’appui d’une région qui avait des capacités d’initiative très importantes alors que l’État lui-même menait une politique relativement neutre. Depuis cinq ans environ, un mouvement général est né en France. Après avoir été longtemps tenues à l’écart, on reconnaît aujourd’hui aux villes un statut d’enjeu économique, social, et écologique.

Comment expliquez-vous ce retour des villes sur le devant de la scène ?
Aujourd’hui, l’économie d’un pays c’est une addition d’économies régionales plus qu’une économie nationale. Certains réseaux de villes sont devenus très puissants avec leur propre diplomatie, leurs propres systèmes d’échanges. Ces derniers sont beaucoup plus collaboratifs et coopératifs que ceux des États en quête de puissance. Les villes se comportent comme de véritables PME politiques qui innovent, prennent des risques et connaissent des accélérations plus rapides que les États. Certaines d’entre elles ont compris qu’elles devaient prendre leur destin en main. La progression de villes comme Bordeaux, Nantes ou Lyon depuis dix ans est spectaculaire. En France, alors que l’emploi global se réduit, il a augmenté dans une dizaine de métropoles. En parallèle, les États sont mis en demeure de réaliser un certain nombre de mutations notamment en raison de la montée en puissance des pays émergeants, des questions écologiques, de la dépendance énergétique et ils ont besoin, pour les accomplir, de pouvoir s’appuyer sur des relais locaux. Ces deux raisons — le poids économique des villes et leur capacité d’initiative — sont à l’origine de leur retour sur le devant de la scène politique. Il en résulte un système à deux vitesses avec d’un côté un pouvoir général, paralysé, et de l’autre, des pouvoirs urbains qui, lorsque les conditions sont réunies — un maire charismatique entouré d’une équipe pertinente capable de mobiliser les énergies sur la vie économique — arrivent à produire des résultats intéressants. Dans les années 2000, les grandes firmes internationales, telles IBM ou Google ont par ailleurs commencé à s’intéresser à la question urbaine qu’elles considèrent comme un enjeu de tout premier plan.

Comment se partagent les rôles entre l’État et les villes ?
La France a connu trois grandes périodes. Durant la période gaullienne, l’État était maître du destin des villes et décidait ici où là l’implantation des grandes entreprises industrielles. Le directeur de la DDE avait un pouvoir très important. Ses services décidaient pratiquement des plans d’urbanisme locaux. Les années 1980 ont ensuite marqué une rupture avec la mise en sommeil de la politique d’aménagement du territoire. La France était parallèlement passée d’une économie d’industrie lourde à une économie tertiarisée beaucoup plus mobile. L’État s’est retiré pour laisser les villes et les entreprises décider de leur développement. La loi de décentralisation de 1983 a donné aux villes des pouvoirs notamment économiques dont elles ne disposaient pas auparavant. Au tournant des années 2000, l’État a commencé à reprendre la main, avec la loi Voynet, la loi SRU… tout en se positionnant comme partenaire. Désormais, il définit un cadre pour orienter les politiques des villes dans un sens qui lui semble souhaitable. L’État dirigiste, puis laisser-faire, s’est transformé en État partenaire. Des villes plus puissantes peuvent-elles se hisser au niveau international ? Les villes ont acquis des pouvoirs. C’est une quatrième étape qui commence avec la prise de conscience du fait métropolitain et la montée en puissance des métropoles. C’est une nouvelle vision de l’aménagement du territoire qui se construit. En France, à l’exception de la capitale connue mondialement, seule Lyon peut prétendre jouer dans la catégorie des métropoles européennes. L’idée de développer un réseau de métropoles françaises est bonne. Il suffit pour s’en convaincre de regarder de l’autre côté de la Manche. Londres a avalé l’économie du pays entier et causé la paupérisation des villes de province. Le système anglais qui repose sur une ville mondiale, qui plus est une ville qui vit de la finance majoritairement, est très fragile. On a beaucoup reproché à l’opération du Grand Paris de ne s’intéresser qu’à la capitale et non pas à l’ensemble du territoire français. L’opération du Grand Paris a été lancée sans réflexion d’ensemble sur l’aménagement du territoire national et n’est toujours pas portée par une vision stratégique solide et partagée. Sans parler du problème de gouvernance qui n’est pas réglé. Faut-il privilégier un Paris de 12 millions d’habitants avec un maire très puissant, comme c’est le cas à New York ? C’est une situation impensable en France. Un maire qui régnerait sur 12 millions d’habitants constituerait une sorte d’État dans l’État. La solution la plus réaliste serait peut-être de créer une fédération composée d’une ville centre de 2 millions d’habitants, l’actuel Paris intra-muros, et d’une dizaine d’agglomérations périphériques pesant chacune autour du million. Dans son ouvrage Paris, France Monde, repenser l’économie par le territoire Pierre Veltz propose le concept d’une métropole France optimisant les complémentarités entre Paris et des métropoles de province grâce au TGV. Je crois, pour notre pays, à une solution intermédiaire entre le modèle français, aujourd’hui trop centralisé, et le modèle allemand qui repose sur un réseau de villes réparties sur différents pôles. L’un des exemples les plus spectaculaires est celui de Copenhague, au Danemark, qui en l’espace de 20 ans est devenue une véritable métropole européenne suffisamment qualifiée pour accueillir les sièges sociaux d’entreprises internationales. Alors que personne ne s’intéressait à cette ville il y a 20 ans, elle se classe désormais en tête dans le circuit des villes mondiales pour le niveau de vie, l’environnement, la performance économique, etc.

Quelles stratégies les villes ont-elles utilisé pour se développer ?
C’est sur les villes que se polarisent les richesses. Et aujourd’hui les pouvoirs locaux ont intégré l’idée que leur destin dépendait d’abord d’eux-mêmes. Prenons l’exemple de la région Nord Pas de Calais qui vient de définir, avec les milieux économiques, une stratégie de développement à trente ans inspirée par le concept de Troisième Révolution Industrielle développé par Jeremy Rifkin. L’idée étant de développer une économie basée sur le couplage entre production décentralisée d’énergie, réseaux intelligents, stockage de l’électricité et mobilité électrique. La région va aider les entreprises locales à se positionner sur ces créneaux. C’est une stratégie réalisée dans un cadre régional. D’autres régions, comme Pays de la Loire ou Rhône-Alpes s’intéressent également à des stratégies de ce type. Bordeaux s’est positionnée comme ville numérique, tout en accompagnant un projet baptisé Darwin, qui se veut emblématique d’un mode de développement plus durable. C’est un lieu où s’inventent des formes d’économies localisées comme les circuits courts alimentaires, le marché bio, la construction de systèmes énergétiques, etc. L’idée étant d’avoir une base locale afin de ne pas dépendre complètement de l’économie mondiale. Il en est de même avec les pôles de compétitivité qui témoignent du dynamisme des villes territoires ou régions qui les développent dans un cadre fixé par l’État.

Pensez-vous que la réduction du nombre de communes soit envisageable en France, comme cela s’est fait dans bon nombre de pays européens ?
Ce n’est pas sous l’angle financier qu’il convient d’aborder cette question. Les communes sont plutôt bien gérées dans leur ensemble. Le fond du problème est le suivant : on demande aux villes de prendre des responsabilités en matière sociale, économique, environnementale, en matière culturelle et bientôt en matière énergétique. Ces responsabilités s’appliquent à un niveau de compétence et d’ingénierie que l’on ne trouve pas dans une ville de 2 000 habitants. Certes, il existe des maires exceptionnels comme celui de Loos-en-Gohelle (7 000 habitants), dans le Pas-de-Calais, qui réussit à être pertinent dans tous les champs de compétences. C’est une exception. Pour que les villes puissent jouer leur rôle de PME publique et politique, elles doivent disposer de moyens et compétences techniques en rapport avec leurs responsabilités institutionnelles. Avec un maire, un secrétaire de mairie et une équipe réduite composée de quatre à cinq personnes, une ville de 2000 habitants peut difficilement maîtriser l’ensemble des domaines. Ceci ne signifie pas qu’il faille forcément supprimer les communes. Seulement, sur un certain nombre de décisions, il y a des échelles à la fois techniques et d’ingénierie, qui doivent être modifiées.

Vous ne pensez donc pas qu’il faille supprimer des communes ?
La question des communes est un tabou politique. Il ne faut pas oublier que derrière chaque commune se trouve un élu. De plus, je ne pense pas que les toutes petites communes rurales posent réellement un problème. Ce sont les communes de 1 000 à 10 000 habitants, qui sont susceptibles de faire le plus d’erreurs par manque d’information et de compétence dans certains domaines. Je pense notamment à l’urbanisme. Certaines communes accordent, à tort, des permis de construire à de grandes surfaces commerciales qui déstabilisent le système urbain. Il n’est pas normal de laisser se vider les centres-villes. Tous les autres pays d’Europe ont compris qu’il fallait monter en gamme le niveau de la gestion locale. Nous faisons exception.

Quel regard portez-vous sur les débats français liés à la suppression du mille feuille territorial ?
Le vrai problème porte sur les missions confiées aux collectivités locales et la capacité d’ingénierie dont elles disposent pour les mettre en oeuvre. Comment un État peut-il gérer les transitions énergétique, économique, environnementale ? Voilà la vraie question. L’État ne peut pas gérer ces questions seul. Il a besoin de relais politiques à des niveaux locaux. D’une part parce qu’il ne sait pas exactement quelles sont les bonnes solutions. D’autre part parce que les bonnes solutions sont différentes selon les contextes locaux. C’est une réflexion qui n’a sans doute pas été menée jusqu’à son terme. L’exemple de l’énergie est caractéristique. Les villes et les territoires sont des relais indispensables pour développer les énergies renouvelables. Au Danemark, les communes ont le droit de se positionner, si elles le souhaitent, comme producteur et distributeur d’énergie. En France, nous en sommes loin.

Vous parlez, dans votre ouvrage, de redonner le pouvoir aux élites urbaines, chefs d’entreprises, etc. Cela changerait- il beaucoup de choses ?
C’est impressionnant de voir comme les « bourgeoisies » locales peuvent s’unir pour élaborer des projets. Des complicités se créent entre les chefs d’entreprises, milieux associatifs et élus locaux qui méritent d’être encouragées parce qu’elles sont très productives. L’ancrage local est très important dans le développement économique des territoires. La personnalité du maire peut jouer un rôle décisif dans la dynamique d’une ville.

Comment voyez-vous évoluer le rôle des villes ?
Nous abordons une période intéressante parce que nos dirigeants ont pris conscience qu’il fallait modifier notre système d’administration territoriale. Il est très important que notre pays se rende compte que les collectivités locales ne sont pas une variable d’ajustement, mais un des leviers de la compétitivité et de la bonne santé d’un pays. L’État ne pourra s’en sortir sans leur appui, j’en suis convaincu. Ceci est d’autant plus vrai que les marges de manoeuvre de l’État sont réduites à la fois par Bruxelles et par les agences de notation. Dans un pays historiquement centralisé comme le nôtre, l’État doit prendre conscience qu’il a besoin des collectivités locales pour accomplir les transitions qui s’imposent.

Propos recueillis par Blandine Klaas

 

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