“Derrière les discours d’après-crise se profile une légitimation du protectionnisme”

« Nous sommes face à un choc exogène, dont on peut se relever assez vite dans la mesure où la chute d’activité est liée à l’impossibilité qu’ont les gens de travailler », décrypte Jean-Marc Daniel, économiste professeur émérite à l’ESCP Business School et directeur de rédaction de la revue Sociétal.

RCL : Moins de 8 % de croissance: a-t-on déjà, par le passé, connu un tel choc exogène ?

Jean-Marc Daniel : Il faut remonter à des guerres ou à des révolutions pour avoir en France une telle contraction d’activité. Ainsi, en 1947, le revenu par habitant était le même qu’en 1913. Entre ces deux années, l’économie française avait connu des phases de croissance et des phases de perte brutale de production. Il faut insister sur le fait que le choc est exogène, c’est-à-dire qu’il ne traduit pas une défaillance propre à l’économie sous sa forme actuelle de marché mondialisé, mais qu’il est la conséquence des décisions prises pour affronter la pandémie de coronavirus. Précisons, par ailleurs, qu’au- tour de nous, des pays ont connu récemment des récessions de même ampleur. Le PIB [produit intérieur brut, NDLR] de la Grèce s’est contracté de 9 % en 2011; et celui de la Russie s’est réduit en 1992, à la sortie du communisme, de 14,5 %.

Quelle comparaison avec le choc pétrolier ?

J.-M.D.: Il y a une forme de similitude dans la mesure où le choc pétrolier avait induit une perte sévère de croissance. En effet, nous sommes passés de 6,3 % en 1973 à une récession de -1 % en 1975. En outre, ce choc avait conduit les pays de l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques] à mener des politiques de relance budgétaire dont ils avaient, en fin de compte, été amenés à constater l’inefficacité relative. À l’époque, ce constat avait été entériné par la publication, en 1977, du rapport McCracken. On peut penser que le FMI [Fonds monétaire international] et l’OCDE seront appelés, en 2021, à faire de même un bilan critique des politiques monétaires et budgétaires conduites depuis les débuts de la pandémie. Néanmoins, il y a trois différences majeures. La première est que le choc pétrolier constituait un transfert massif de pouvoir d’achat des importateurs de pétrole vers les exportateurs. On avait alors assisté à un recul global de la création de richesse, mais le phénomène essentiel était que l’appauvrissement des uns nourrissait l’enrichissement des autres. Aujourd’hui, tout le monde s’appauvrit. La deuxième différence est que le prix du pétrole est devenu un paramètre durable de l’évolution de la croissance mondiale alors que, normalement, le choc sanitaire devrait être de courte du- rée. Enfin, dans les années 1970, la croissance de long terme avait amorcé son déclin. C’était la fin des « Trente Glorieuses ». On peut espérer qu’aujourd’hui, où la croissance potentielle est devenue faible, l’économie peut s’engager dans un redémarrage soutenu grâce au numérique.

Quelle est votre analyse: peut-on sortir vite d’un tel choc ?

J.-M.D.: On peut sortir assez vite dans la mesure où la chute d’activité est liée à l’impossibilité qu’ont les gens de travailler. Dès que cette impossibilité sera levée, le travail pourra reprendre puisque le capital physique n’a pas été détruit. Néanmoins, pour reprendre une formule de Manuel Valls, « pour qu’il y ait des employés, il faut des employeurs ». Plus il y aura eu de faillites et plus tardif sera le retour à la normale.

Comment l’économie peut-elle rebondir? Et sur quel ordre de grandeur tabler ?

J.-M.D.: Le taux de croissance de l’année prochaine sera élevé. On peut espérer un ordre de grandeur de 10 %. Essentiellement parce que la base de référence, c’est-à- dire la production de 2020, sera amoindrie.

Quelles conséquences sur les déficits publics ? Et comment l’économie peut-elle répondre à de tels niveaux ?

J.-M.D.: Les déficits publics explosent. En France nous allons vers 10 % du PIB. Aux États-Unis, on pourrait at- teindre 3800 milliards de dollars, soit 19 % du PIB. De tels niveaux ne pourront pas être financés par l’épargne et donc le seront par de la création de monnaie, la célèbre « planche à billets ». On peut craindre une résurgence de l’inflation, même si le niveau de concurrence des économies modernes va contenir la dérive des prix. Mais, surtout, on doit craindre des mécanismes de repli des investisseurs, ce que l’on appelle des phénomènes d’« équivalence ricardienne »; c’est-à-dire que les agents privés épargnent plus et se tournent vers des placements sans risque. L’évolution du cours de l’or en fournit une preuve. Pour éviter cela, il faudra que la reprise en main des finances publiques s’affirme très vite. N’oublions pas la célèbre maxime de Montaigne : « Les sujets d’un prince excessif en dons se rendent excessifs en demandes. »

Pour l’après-crise, le président Emmanuel Macron parle de planification, de relocalisations. Croyez- vous à un retour de l’État? Et pour quel type d’État?

J.-M.D.: Un retour suppose qu’il y ait eu départ. Avec un poids des dépenses publiques dans le PIB de 53,8 % en 2019, l’État était déjà très présent. En fait, cette crise fait réapparaître des discours de contestation qui n’ont rien à voir avec ce qui se passe. Certains demandent le retour de l’ISF [impôt de solidarité sur la fortune], d’autres ré- clament une grande politique industrielle, et certains un plan de relance axé sur la transition énergétique. Le problème est que derrière tous ces discours se profile une légitimation du protectionnisme. Or celui-ci signifie une baisse du pouvoir d’achat et il est peu probable que cela corresponde aux attentes générales de la population.

Pourquoi l’État répond-il à la crise par de la pauvreté et de l’enfermement ?

J.-M.D.: Le désarroi de nos dirigeants est patent. Il est compréhensible, mais il les conduit à s’appuyer sur des experts dont les avis se sont révélés approximatifs, voire parfois contradictoires. Ils ont choisi l’appauvrissement en considérant que ce dernier serait justifié par la sauve- garde de nombreuses vies, sauvegarde qui ne pourrait ja- mais leur être reprochée. Si cela paraît à première vue à la fois cohérent politiquement et estimable moralement, il n’en reste pas moins que la sauvegarde en question paraît contestable, dès lors que son prix, y compris en termes de vies par ailleurs perdues, devient socialement insupportable. Cela pose des questions sur le rapport à la mort et au principe de précaution qui dépassent la simple ré- flexion économique.

Propos recueillis par Danièle Licata

Cher(e)s abonné(es),

Dans ce contexte de crise sanitaire, nous avons pris la décision de ne plus imprimer nos éditions jusqu’à la sortie de cette période difficile. Afin que nous puissions continuer à vous fournir votre magazine par email, merci de renseigner votre adresse email ci-dessous.