« Ce regain d’autonomie, acquis lors du plus fort de la crise sanitaire, doit pouvoir se perpétuer au quotidien »

Un an après les dernières municipales, Denis Thuriot, maire de Nevers et président de l’agglomération, dresse un bilan de la première année de son deuxième mandat. Il revient également sur les rapports plus constructifs des élus avec l’État, reconnaît que la loi 3DS entend donner plus de marges de manoeuvre aux maires, mais que sans subventions supplémentaires, il est difficile de lancer de nouveaux projets. Rencontre avec notre invité.

RCL : Fin 2018, à la clôture du 101e congrès, les maires de France tendaient la main à l’État pour une « véritable négociation » ? Deux ans après, cet appel a-t-il été entendu ?

Denis Thuriot : En pleine crise sanitaire, les actions des maires ont été une réponse de proximité. Et toutes nos actions engagées pour protéger les populations n’ont pas échappé à l’Exécutif, qui, d’ailleurs, nous a laissé toute latitude pour répondre aux urgences sanitaires, économiques, sociales et humaines. Ce lâcher-prise de la part du gouvernement relevait du bon sens. Mais le plus fort de la crise Covid passé, ce regain d’autonomie doit pouvoir se perpétuer dans la gestion au quotidien de notre ville. Certes, la crise aidant, on constate, objectivement, que les élus ont obtenu une meilleure écoute et que le dialogue avec l’Exécutif est devenu plus fluide, car incontestablement, la pandémie a permis de renforcer ce fameux couple maire-préfet, surtout si les relations sont bonnes. Et c’est, à mon sens, ce qui fait toute la différence. Certains préfets sont plus à l’écoute que d’autres. Nous avons longtemps fait partie des meubles, aujourd’hui on reconnaît nos compétences et l’ampleur de nos champs d’actions même en pleine tempête. Quelle que soit notre orientation politique, nous sommes un socle solide et un relais efficace d’application des directives de l’État, comme nous l’avons prouvé lors des différents confinements, mais aussi une force de propositions, quel que soit le contexte.

RCL : Qu’en est-il de la décentralisation que vous appelez et rappelez de vos voeux face à la crise sanitaire ?

D.T. : Le projet de loi ex-4D, désormais 3DS, voté par le Sénat en juillet dernier, entend donner des marges de manoeuvre aux élus locaux. Quatre priorités : différenciation, décentralisation, déconcentration et simplification, dont les orientations vont dans le bon sens, car le projet de loi s’adapte davantage aux réalités locales et donne la capacité aux collectivités de se coller aux particularités de leur territoire. Cette loi nous permet également d’acquérir des compétences dans les domaines des transports, du logement, de l’insertion, de la transition écologique ou de la santé, et pour les départements qui le souhaitent, d’obtenir la recentralisation du financement du revenu de solidarité active (RSA), ce qui permettra de renforcer leur investissement dans les politiques d’insertion. Voilà maintenant sept ans que je suis maire, et je constate au quotidien que nous avons acquis chaque année, un peu plus de pouvoir en local. Mais au-delà des compétences nouvelles, je plaide pour une véritable confiance qui soit donnée aux élus locaux, aux EPCI comme aux communes. C’est ainsi que l’on fera avancer les projets.

RCL : Qu’en est-il de la déconcentration des fonctionnaires ?

D.T. : Le processus est en marche. J’ai déjà pu en bénéficier. Une cinquantaine de fonctionnaires, parfois sortants d’école, vont s’installer en 2022 à Nevers. Et le ministère de l’Intérieur lui emboîte le pas. Nous sommes en lice pour les recevoir. C’est important de réorienter certains services de l’État sur les territoires. Il existe de l’espace à davantage occuper dans des bâtiments publics notamment, et bien sûr, nous gagnons en nombre d’habitants, et par effet boule de neige, en nombre d’élèves dans les écoles et les associations sportives. Et de facto, l’activité des commerces se porte mieux. Un cercle vertueux qui va dans le bon sens car enfin depuis 2017, l’État s’intéresse aux villes médianes, oubliées pendant quarante ans, notamment grâce au dispositif « Action coeur de Ville », sans oublier d’autres strates, avec « Petites villes de demain », la rénovation des centres-bourgs, tout cela croisé sur le plan économique et de l’emploi avec « Territoires d’industrie ». Mais alors qu’on décentralise les services de l’État, on constate dans le même temps une forte régionalisation, un mouvement à l’oeuvre depuis plusieurs années. Il ne s’agirait pas de déconcentrer d’un côté et reconcentrer de l’autre ! Au-delà de la déconcentration et de la décentralisation, ce qui me semble être une véritable avancée dans cette loi 3DS, ce sont les droits à la différenciation et à l’expérimentation. Cet acquis va permettre d’accélérer les projets car avant le vote de la loi, pour mettre en oeuvre une expérimentation sur nos territoires, il fallait obtenir l’autorisation de l’État. Reste enfin la simplification… Je reste attentif. Un thème récurrent promis par les gouvernements successifs qui s’est toujours traduit, in fine, par une complexification. J’espère que cette volonté de simplifier les procédures aura des effets concrets, car la simplification est non seulement source d’économies, mais elle permet aussi à l’action publique d’être mieux comprise par nos concitoyens.

RCL : L’autonomie financière reste une fiction ? Et quid de votre équation budgétaire ?

D.T. : L’équation budgétaire reste un exercice plus ou moins difficile selon les villes. Celles qui accueillent des aéroports ou des grands centres commerciaux, ne manquent pas de recettes. Les recettes permettent de constituer un matelas suffisant pour faire face aux dépenses mêmes extraordinaires comme durant le plus fort de la crise de la Covid, mais également de mener à bien les projets. Pour une ville moyenne comme Nevers, l’exercice budgétaire est plus compliqué, même si le nombre d’habitants croît et si nous gérons en bon « père de famille », tout en essayant de mener à terme nos projets. Car les aides décrochées dans le cadre du plan de relance permettent davantage d’accélérer les projets déjà en cours que de lancer de nouveaux programmes d’infrastructures ou numériques par exemple. Actuellement, j’essaie de rénover la zone piétonne du coeur de ville, ma demande de subventions dans le cadre du plan de relance m’a été retoquée car le préfet de région estime que ce projet relève de la voirie. Or, nous avons besoin de réanimer notre centre-ville, pour redynamiser les commerces. Pour l’heure, j’ai mis l’accent sur l’innovation numérique, le wi-fi est gratuit ainsi que le stationnement connecté. Mais ce qu’il nous manque, c’est une rue piétonne rénovée ! Avec l’enveloppe supplémentaire qui a été annoncée par le président de la République, j’ai bon espoir que le projet soit retenu. Il faut se battre et ce n’est pas simple.

RCL : L’ombre pesante d’articles de presse qualifiant de « Nevers ville morte », c’est du passé ?

D.T. : Oui, je l’espère. Et c’est sans doute ce qui a permis ma réélection au premier tour. Je le dis avec humilité. Je pense qu’avec l’ensemble de mes équipes nous avons su donner à cette ville un nouveau dynamisme, en favorisant l’innovation notamment, mais aussi avec le développement des infrastructures… puisque tous les trains de la ligne Paris – Nevers – Clermont-Ferrand seront changés d’ici à deux ans. Oui, je pense que nous avons mangé notre pain noir. Aujourd’hui, nous avons même gagné en visibilité. Une grande première depuis 1975, Nevers accueille plus d’élèves dans ses écoles et ses crèches affichent complets. L’agglomération voit sa population augmenter lentement mais sûrement. L’effet post-crise Covid et l’intérêt que portent désormais les Français pour les villes médianes, devraient nous être bénéfiques. D’ailleurs, les Franciliens télétravaillent déjà car nous avons déployé la 4G et la 5G commence à arriver notamment dans les zones peu denses. Aujourd’hui, pour attirer de nouveaux habitants, il faut être en mesure de proposer, en proportion, les mêmes services que les grandes villes. L’exemple de l’enseignement supérieur est probant. Lorsque je suis arrivé à la mairie en 2014, Nevers comptabilisait 2 000 étudiants ; aujourd’hui nous avons atteint la barre des 3 000.

RCL : Pour quels types de formations ?

D.T. : Je me suis battu pour développer de nouvelles formations : médecine, Pass Santé, le campus connecté, un IUT qui va ouvrir ses portes. Du coup, les étudiants peuvent rester sur leur territoire pour se former et pour y décrocher ensuite un emploi. Nous gardons ainsi nos jeunes et nous en faisons même venir d’ailleurs. Très prochainement nous serons capables de proposer de l’enseignement supérieur de proximité en lien avec les besoins en main-d’oeuvre des entreprises du territoire. Il faut apprendre à remailler la France, et l’enseignement supérieur est un levier de poids, d’autant que les nouvelles technologies permettent de développer des formations de qualité dans des cadres de vie plus tranquilles et plus abordables en termes de logements, notamment. Il reste, certes, du chemin à parcourir, en termes d’équipements sportifs par exemple, mais Nevers a repris du poil de la bête et à notre échelle nous parviendrons à offrir, les mêmes services que dans les grandes métropoles, en proportion, mais avec une meilleure qualité de vie si on parvient à décrocher des aides financières supplémentaires. Et puis, l’état d’esprit des Français a changé. Dès lors qu’ils peuvent travailler et bon nombre d’entreprises implantées sur le territoire cherchent à recruter, ou télétravailler, la ville paraît plus accessible notamment pour les jeunes qui souhaitent fonder une famille. L’accession à la propriété est plus abordable, même si le prix au mètre carré a augmenté depuis la crise sanitaire sous la pression de la demande.

RCL : Quel est le bilan de votre première année de votre deuxième mandat ? Quid des 113 engagements que vous avez pris lors de votre campagne ?

DT. : Sur les 113 engagements pris pendant la campagne, six projets ont été réalisés. Il reste 30 à réaliser et 77 sont en cours dont la rénovation du quartier du Banlay qui a démarré cet été et celle de l’ex-piscine des bords de Loire. Nous allons également multiplier les pistes cyclables et les bornes de recharge pour véhicules électriques. Nous avons lancé la rénovation de la route de Lyon et le stationnement connecté. Mais la liste est longue. Quant aux projets, j’ai déjà cités la réfection de la rue piétonne du centre-ville pour en faire la galerie marchande à ciel ouvert de l’agglomération, mais également la création d’une Maison des projets à la Grande-Pâture, la rénovation des écoles, la mise en place d’une brigade de proximité, l’ouverture d’une antenne d’IUT, la construction d’un nouvel internat de l’hôpital… La liste mêle petits projets, grands enjeux et actions quotidiennes des agents de la ville, du CCAS et de Nevers Agglomération.

RCL : Quelle est votre vision de la ville moyenne à plus long terme ?

D.T. : Il faut amener nos concitoyens sur une nouvelle forme de révolution urbaine, car les villes vont fortement changer. Le développement durable passera aussi par l’innovation et le numérique avec l’arrivée de la 5G. Nous devons adapter nos territoires à ces changements déjà à l’oeuvre.

RCL : Quel message avez-vous envie d’adresser au gouvernement ?

D.T. : La preuve de la confiance redonnée aux maires passe par une forme d’institutionnalisation dans la durée du « couple maire-préfet ». Par ailleurs je plaide pour que la compétence santé revienne aux préfets. Et puis, réduisons le nombre d’administrations centrales, qui coûtent cher. Entre préfet de région et préfet de département, il y a bien moyen de trouver notre autonomie !

Propos recueillis par Danièle Licata

 

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