“Face à la montée de la pauvreté, on ne pourra pas faire l’économie d’une réponse collective”

LA CROIX ROUGE Le Président + Directeur général + Directrice de la communication et du développement des ressources.

Face à la montée des inégalités et aux chocs numérique et écologique, pour Jean-Christophe Combe, directeur général de la Croix-Rouge française, c’est la société tout entière qui doit se mobiliser pour répondre à l’appel de toutes les personnes en situation de vulnérabilité. Explications.

RCL : Comment sommes-nous rentrés dans le XXIe siècle ?

Jean-Christophe Combe : Pour les organisations comme la nôtre, l’entrée dans un autre siècle s’est faite dans un contexte de bouleversements majeurs qui viennent impacter dans toutes ses dimensions la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Ces transformations viennent ainsi nous interroger sur les modes de fonctionnement de la Croix- Rouge française et sur notre rôle désormais dans la société du XXIe siècle. Car bon nombre de fractures, qui existaient déjà au XXe siècle, se sont particulièrement renforcées. Je pense aux fractures sociale et culturelle, mais aussi territoriale et numérique. Or, le contexte de grande vulnérabilité questionne notre société dans sa capacité à faire face aux diverses crises, climatique, sociale et aussi migratoire. Mais le grand changement de ce siècle est indéniablement la transformation digitale qui est une opportunité pour nos organisations privées et publiques de répondre de façon plus performante aux besoins sociaux des plus vulnérables. Mais le revers de la médaille est que cette digitalisation est un facteur supplémentaire d’exclusion, pas seulement pour les générations les plus avancées en âge, mais aussi pour les jeunes générations qui souvent surfent sur le Net mais sont incapables de s’adapter, par exemple, à la dématérialisation des démarches administratives. C’est un de nos enjeux que de répondre à ces nouveaux besoins, tout en sachant que la numérisation interroge en première ligne nos propres bénévoles.

On dit que la pauvreté est de plus en plus diffuse et cachée…

J.-C. C. : Oui et non. Car la très grande pauvreté existe toujours aux yeux de tous. C’est une réalité : il y a de plus en plus de personnes dans la rue. En revanche, le visage de la pauvreté se diversifie et de façon de plus en plus subtile. Elle touche les travailleurs pauvres et les familles monoparentales. La pauvreté s’exprime également discrètement dans les territoires ruraux, car la vulnérabilité y est davantage cachée qu’en ville. Et puis il y a les personnes âgées et les jeunes. La réalité est qu’il existe en France une frange de la population qui n’accède pas aux biens et services de première nécessité. Ce sont ces très grands exclus, en dehors du système, qui n’accèdent ni à l’emploi, ni à la santé, ni au logement, ni même aux services publics, que la Croix- Rouge française accompagne.

La pauvreté gagne du terrain en France. Comment l’expliquez-vous ?

J.-C. C. : La première raison est l’érosion du lien social et familial. Une réalité qui est devenue préoccupante et de plus en plus visible depuis la canicule de 2003. En parallèle, nous constatons une montée de l’individualisme dans les villes, mais aussi dans les territoires ruraux. Ces nouveaux comportements accentuent les fractures. Et, alors que la société accélère, tout le monde n’est pas en capacité de monter dans le train. Les conséquences de la précarité sur la santé ne sont plus à prouver.

Quelles sont les issues notamment pour les jeunes, les premiers touchés ?

J.-C. C. : Nous avons publié en 2017 un rapport intitulé Pacte pour la santé globale des jeunes sur l’accès à la santé des jeunes. Il en ressort que les moins de 25 ans sont de plus en plus nombreux à renoncer aux soins, pour des raisons tout d’abord financières, mais aussi par manque d’accès aux infrastructures médicales, en particulier dans les zones rurales et les quartiers prioritaires de la politique de la ville. La dégradation de la santé des jeunes est un phénomène qu’il faut mettre en lumière, car il s’aggrave dangereusement. C’est par la prévention et l’accompagnement depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte des jeunes, mais également de leur famille, que l’on parviendra à améliorer la santé des plus vulnérables.

Face aux changements climatiques, comment mieux protéger les plus vulnérables ?

J.-C. C. : C’est l’une de nos priorités. Nous avons présenté un diagnostic et des solutions très concrètes dans un rapport Santé et changements climatiques : soigner une humanité à +2 °C, que nous avons publié en décembre dernier. Changements climatiques et santé sont étroitement liés ; ce ne sont qu’une seule et même question En effet, les plus vulnérables sont davantage exposés aux conséquences des changements climatiques, mais sont aussi ceux qui ont le moins les moyens de s’en prémunir. C’est un enjeu humanitaire pour nous.

Parlez-nous de « 21 », l’Accélérateur d’innovation sociale ?

J.-C. C. : C’est une plate-forme d’innovation sociale au service de la modernisation de notre offre de services. Ce dispositif permet de réunir les acteurs de tous les horizons, associations, entrepreneurs sociaux, entreprises, collectivités… publics et privés autour de la Croix-Rouge française afin de développer des services innovants pour mieux répondre aux nouveaux besoins sur les territoires. C’est un outil qui nous permettra de trouver des solutions à la hauteur des enjeux posés au XXIe siècle. Cette plate-forme est conçue comme un centre de ressources où l’on mettra toutes nos compétences à disposition d’intrapreneurs, bénévoles ou salariés, mais également d’entrepreneurs sociaux. Nous allons soutenir des start-up spécialisées dans l’innovation sociale pour venir moderniser nos activités sur l’ensemble de nos métiers, sanitaire, social, humanitaire et de formation.

Quels sont vos rapports avec les maires ?

J.-C. C. : Très ancrée dans les territoires, la Croix-Rouge française est proche des élus. Nous travaillons en partenariat avec eux sur les questions de solidarité, mais également de protection civile et de gestion des risques et des crises. Quoi qu’il en soit, face à la montée de la pauvreté, la mobilisation doit être collective. C’est tous ensemble que nous arriverons à faire reculer la pauvreté.

Propos recueillis par Danièle Licata

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