Quand la jeune génération impose ses codes

DÉCRYPTAGE. Appelés Millennials, ils rêveraient d’arpenter le monde urbain à pied, le smartphone à la main, surfant sur Internet. Les 18-34 ans savent exactement ce qu’ils veulent faire de leur ville. Une chance pour les maires de retendre le fl générationnel… Mais surtout un vrai déf!

A6 km de Paris par la N3 et à moins de dix minutes de la gare du Nord par le RER, Noisy-le- Sec (93) est une ville incontestablement connectée à la métropole parisienne. « Nous bénéfcions également de nom-breux bus qui permettent de traverser la ville et du tramway », s’enthousiasme Laurent Rivoire, maire de la ville depuis 2010. Sans compter ses nombreuses infrastructures, (collèges, lycées, hôpi-taux, médiathèque…) ! Et avec son offre de logements accessibles, dont 45 % de logements sociaux, Noisy-le-Sec attire assurément les Millennials.
Des infrastructures généreuses et à la pointe de la modernité suffraient donc à attirer ces natifs des années 1980-2000? Pas si sûr. « Leurs attentes sont bien plus subtiles », annonce d’emblée Sté-phane Hugon, sociologue, chercheur au Centre d’étude sur l’actuel et le quotidien (Ceaq), à la Sorbonne, et cofondateur de l’institut d’études prospectives Eranos. Les historiens William Strauss et Neil Howe, pères du terme Millennials dres-saient déjà, en 2001, le portrait d’une génération mystérieuse. Millennials, génération Why, génération Y ou « di-gital natives », ce foisonnement d’ap-pellations nourrit, d’ailleurs, la confu-sion. Si pour Jeremy Rifkin, économiste et essayiste américain, spécialiste de la prospective, elle est, pour lui aussi, un mélange de contradictions, davantage un objet de fantasme que de déduction scientifque, Vincent Cespedes, philo-sophe et essayiste, a, quant à lui, une vision bien plus claire de ce qu’est cette génération connectée et de ses attentes. « La jeunesse d’aujourd’hui est une perle rare qui ne demande qu’à briller. Elle se caractérise par une identité narrative. Ce qui signife que, “assoiffés de sens et d’héroïsme”, elle interagit au quotidien via Twitter, Instagram ou Facebook, et n’hésite pas à communiquer ses émo-tions et partager très largement l’his-toire qui est leur vie, pour construire leur propre communauté et se forger ainsi leur propre identité. »

LES MILLENNIALS, UN DÉFI POUR LES MAIRES
« Quoi qu’il en soit, cette génération est d’abord et surtout devenue une cible commerciale et un défi majeur pour tous les acteurs », analysent les experts de la Fabrique de la Cité, un think tank sur les transitions et innovations urbaines, dans Les Millennials, une légende urbaine, une étude parue en janvier 2017. Et pas seu-lement pour les marques. « Elle est aussi pour les maires un nouvel enjeu. Et si les jeunes se désintéressent de la politique, comme prouve leur faible participation aux dernières élections, c’est faux de dire qu’ils n’ont plus d’intérêt pour la chose politique. Hyperconnectés, conscients des problématiques sociétales et environne-mentales, ce sont eux qui décident de ce qu’ils veulent faire de leur ville », explique Stéphane Beaudet, maire de Courcou-ronnes (91) et président de l’Association des maires d’Île-de-France. Et d’ajouter: « Ce sont les premiers à exercer un pou-voir sur les générations précédentes. Le rapport d’autorité est déconstruit, car étant aux premières loges des transfor-mations numériques, ils détiennent les clés du futur. » Stéphane Hugon enfonce le clou: « Les Millennials sont venus dé-tricoter tout ce qui faisait l’âme occiden-tale: les notions d’individus et de temps longs qui permettaient de construire sa vie de façon rationnelle, ont fait place à la tribu, à l’instantané et aux rêves. Et si l’expression du politique est devenue une coquille vide, pour autant jamais l’intérêt pour la mairie n’a été aussi fort. »

LA MAIRIE, DERNIER ANCRAGE POLITIQUE
Une chance pour les maires. Stéphane Beaudet, dans les Yvelines depuis 2001, l’a bien compris. « Ces dernières années, les relations avec mes administrés se sont renforcées. Aujourd’hui, 5000 Courcou-ronnais participent de façon régulière à la vie de la commune, via ma messa-gerie. Être maire, aujourd’hui, c’est pouvoir répondre à une somme de demandes individuelles. » Et la liste peut être longue. Car, à en croire les experts de la Fa-brique de la Cité, « les Millennials nourriraient à l’égard de leur ville des attentes inédites: ils rêvent d’une ville dense qu’ils arpentent à pied, le smartphone à la main, surfant sur Internet ». « Une image caricaturale, une sorte de miroir grossissant d’une société en mutation avec l’avènement des nouvelles technologies, mais, quelque part, une réalité, qui me sert de guide », explique Laurent Rivoire. La preuve: « Noisy-le-Sec est la pre-mière ville connectée de façon ho-rizontale, grâce à la fbre qui passe partout et suffsamment dense pour tout faire à pied. Et avec 50 caméras, la sécurité y est assurée. Alors sortir son smartphone pour converser ou surfer peut se faire en toute sécurité ». « Mais au-delà de la sécurité, de la qua-lité des infrastructures et du coût de la vie, les maires ont intérêt à faire de leur ville un espace où chacun se “transforme en héros”. D’où la nécessité de valoriser les espaces publics, là où la jeune géné-ration peut se réunir et “faire narration”. En d’autres termes: valoriser le réel pour mieux nourrir le virtuel », riposte Vincent Cespedes. À bon entendeur… Désormais, les élus redoublent d’imagi-nation pour attirer cette génération exi-geante. Mais réussiront-ils à la garder? « N’oublions pas qu’à l’arrivée du premier enfant, deux Français sur trois rêvent d’une jolie maison avec jardin », conclut Éric Le Breton, maître de conférences au département de sociologie de l’université de Rennes 2.

Danièle Licata