« Les populations ont plus tendance à utiliser les applications locales qui sont mieux adaptées à leur territoire »

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Tout-puissants, les GAFA viennent bouleverser, avec une longueur d’avance, les acteurs de la mobilité, dictant les modes de déplacement et itinéraires des populations. Entretien avec Laurent Glorieux, directeur du développement commercial chez Cityway, l’invité de RCL.

RCL : Les nouveaux modèles économiques des GAFA viennent bousculer les acteurs de la mobilité ; faut-il s’en inquiéter ?

Laurent Glorieux : La force des GAFA est de comprendre parfaitement les voyageurs grâce à la collecte de données qu’ils savent très bien interpréter et ainsi de leur proposer des services au plus proche de leurs besoins et de façon plus réactive. Et les empereurs du Net savent se renouveler sans cesse pour les séduire. Le risque aujourd’hui encouru est que ce soient ces géants digitaux qui pilotent la mobilité sur nos territoires et non plus les acteurs locaux. Et ce risque est grand d’autant qu’ils disposent de moyens colossaux. Dans cette course, Google a une longueur d’avance. Entre Googlemaps et Waze, ils ont acquis une position dominante. Ils maîtrisent mieux la donnée que les acteurs de la mobilité et du coup les usages des populations. C’est bien avant tout pour aller quelque part qu’on utilise les transports. Et à force de rechercher et d’investir sur la meilleure expérience utilisateurs, ils ont fini par en définir les standards, qu’ils font évoluer en temps réel. Oui bien sûr, cette ultra-dominance crée des inquiétudes, et peut avoir des effets collatéraux quand, par exemple, Waze dirige les flux routiers dans des zones non adaptées à les recevoir comme les lotissements ou les écoles ? Et puis comment donner du sens à la politique territoriale de mobilité locale quand ce sont des géants américains qui dictent les modes et itinéraires à privilégier pour vous rendre chez vous ? Et bien sûr le plus préoccupant est que toutes nos données en open data bénéficient avant tout aux GAFA qui savent en tirer parti en les monétisant via des services individuels pas toujours bénéfiques pour l’ensemble de la collectivité.

RCL : Quelles sont les conséquences de ces positions dominantes ?

LG. : Au-delà des risques, il faut aussi reconnaître les aspects positifs de leurs avancées. Le standard de flux de données issues des GAFA a fait gagner un temps et des ressources importantes à tous les intégrateurs de données de transport en commun. Mais Google ne peut pas tout et surtout peut-être, ne veut pas tout. Rentrer dans la finesse de l’articulation des transports de chaque territoire, n’est pas leur objectif. Ceux qui n’ont pas vu les perturbations RATP dans Googlemaps et en ont subi les conséquences ne peuvent que l’affirmer ! Et puis les GAFA ne se soucient pas des problèmes générés par les trafics autour des écoles par exemple. Ce qui les intéresse, c’est la toute-puissance des utilisateurs pour qui ils développent des services qui correspondent aux besoins de l’individu, et comme je le disais, pas forcément utiles, voire, pire encore nuisibles, à la collectivité.

RCL : Du côté des élus, comment donner du sens à sa politique de développement de la mobilité locale, quand ce sont les géants du Net qui dictent les modes de déplacements ?

LG. : 95 % des déplacements du quotidien sont locaux. Les populations ont plus tendance à utiliser les applications locales qui sont mieux adaptées à leur territoire. Et dans ce sens, c’est finalement l’utilisation au quotidien des applications locales qui vient concurrencer Google, car elles sont capables d’intégrer plus finement les différents modes de transports. Une finesse des tracés des trajectoires qui coûterait bien trop chère à Google. Exemple, les vélos en libre-service de la collectivité ou les parkings relais. Du coup, en allant plus finement dans la proposition de services aux utilisateurs, les applications locales réussissent à emporter l’adhésion des utilisateurs, comme en témoignent celles de Saint-Etienne ou de Mulhouse qui remportent un franc succès. Les voyageurs du quotidien le prouvent : ils sont nombreux à utiliser avant tout l’application de leur exploitant local, ou de leur AOM, pour se laisser guider dans leur mobilité. Celle-ci y gère souvent mieux l’information sur les imprévus et la multimodalité. Elle peut y présenter des options locales d’exploitants qu’on n’y trouve pas forcément ailleurs. Leur part de marché est souvent équivalente à celle de Google, en particulier pour les voyageurs locaux du quotidien. Le succès s’obtient plus facilement quand l’application inclut une panoplie de services de mobilité importante sur le territoire, qu’on peut non seulement en consulter la disponibilité et se construire son itinéraire, mais aussi la consommer, la payer, sans sortir de l’application. Bref, il n’y a pas que Google. Car les applications apportent une granularité beaucoup plus fine en matière surtout de services locaux. Et si elles coûtent cher aux territoires, elles permettent de mener une politique proactive en faveur des mobilités douces. Un combat que Google ne cherche pas à mener.

RCL : Quels enseignements de ce business model pour les territoires ?

LG. : Les GAFA nous enseignent, finalement, que le business model de la digitalisation de la mobilité se trouve ailleurs que dans la mobilité. Là où des fournisseurs de MaaS cherchent désespérément des moyens de rentabiliser leur solution digitale en prenant des commissions sur les exploitants, sur les entreprises, ou les utilisateurs, la réalité est que la mobilité est lourdement subventionnée, car elle a une valeur qui dépasse son cadre. De la même façon qu’un Google monétise la publicité et la data associées, les MaaS publics devraient monétiser le CO2 économisé ou prendre en compte le gain d’espace public et d’accessibilité du territoire pour mieux rentabiliser leur solution digitale. C’est bien la raison d’être des transports en commun que de promouvoir des retombées positives autres que le transport lui-même, au travers de l’attractivité d’un territoire, la productivité des entreprises, la qualité de vie pour les habitants, le respect de l’environnement… C’est pourquoi si le digital est l’un des piliers de la politique territoriale, ce n’est pas le seul, les infrastructures sont très importantes aussi.

RCL : Revenons sur le respect de l’environnement, n’est-ce pas une autre limite des GAFA ?

LG. : Effectivement les GAFA suivent le vent. Leur préoccupation première est, la dictature de l’utilisateur. Tout faire pour les séduire et toujours en plus grand nombre pour, bien sûr, augmenter les usages et les services. C’est par ce cercle, qu’ils accumulent les données. Sans réglementation, ils n’imposeront pas de modes de transports plus doux. C’est aux citoyens d’adopter une attitude responsable. Car ils ne sont que la représentation de nos comportements individuels.

Propos recueillis par Danièle Licata

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