“On aménage le territoire sans aménager la vie”

fromentin jean christophe et moreno carlos

Jean-Christophe Fromantin, maire de Neuilly-sur-Seine (92) et Carlos Moreno, professeur associé et directeur scientifique de la chaire ETI (Entrepreneuriat Territoire Innovation) de l’IAE Paris- Université Paris I, spécialiste de la ville intelligente, militent pour une nouvelle organisation des territoires autour des villes moyennes qui privilégient la diversité humaine. À condition de développer des services nécessaires à la qualité de vie. En d’autres termes, il s’agit de mettre en place un urbanisme par les usages. Rencontre.

 

RCL : Jean Christophe-Fromantin dans votre dernier livre vous dessinez une France où l’on peut « travailler où nous voulons vivre ». Carlos Moreno, vous plaidez, vous, pour la « la ville du quart d’heure ». Plusieurs sondages récents montrent qu’une grande majorité des Français rêvent de vivre dans les villes moyennes… Est-ce utopique ?
Jean-Christophe Fromantin : Non, mais pour y parvenir, il faut dépasser le concept de décentralisation comme l’entend le gouvernement. Dans un monde en réseau, la géographie des territoires doit être réinventée. Avant même le premier confinement, les Français, interrogés par le Cevipof manifestaient, à 84%, l’envie de vivre dans les villes moyennes ou les villages. Le politique doit répondre à cette attente et remettre le réseau des villes moyennes au cœur du projet de société. Ces villes offrent des potentiels inexploités et vont devenir les nouvelles centralités pour désenclaver les métropoles. Et à ce titre, la technologie comme la 5G est un fantastique outil pour rendre plus accessible dans les territoires un certain nombre de services, pour autant qu’on la déploie avec un agenda qui permette de combler les ruptures et les cassures territoriales. Pour l’heure, je regrette le peu d’anticipation du gouvernement dans la distribution des fréquences 5G. En 1960, les pouvoirs publics élaboraient le premier plan routier pour la France ; en 1963, ils se dotaient d’un véritable outil programmatique d’aménagement du territoire ; à chaque fois, ils témoignaient d’une vision stratégique de la France et d’une exigence de développement pour l’ensemble de nos territoires. À l’époque, il n’était pas imaginable de donner aux entreprises la liberté de réaliser la carte des liaisons autoroutières selon leurs propres critères. Et pourtant, à l’heure où l’avenir de nos territoires dépend de la qualité de leurs connexions, c’est ce que nous vivons depuis quelques années avec le déploiement des moyens de télécommunications. Même si le gouvernement s’en défend, aucune programmation territoriale n’est proposée.

Carlos Moreno : Ce sont des outils technologiques capitaux, mais si on ne les met pas au service d’une vision et d’un projet national, ils perdent tout leur sens. On a délaissé la finalité essentielle : celle de développer l’envie de vivre ensemble. On aménage le territoire sans aménager la vie et sans se poser la question fondamentale : Qu’est-ce qui fait que les gens vivent heureux ? En adoptant une approche beaucoup plus décentralisée de la ville où six grandes fonctions sociales à savoir, se loger et produire dignement, accéder aux soins, s’approvisionner, apprendre et s’épanouir, doivent être accessibles en un quart d’heure à pied ou à vélo, en zone à forte densité ou en 30 minutes par des mobilités décarbonées en zones de moyenne et basse densité, on y répond. En repensant radicalement l’organisation des villes pour les rendre plus résiliantes, on est en mesure de restituer aux habitants ce qui leur manque aujourd’hui le plus, du temps. Toute la question est de savoir comment on aménage cette territorialité heureuse. Je suis d’accord avec Jean-Christophe Fromantin, il faut repenser l’alliance territoriale pour re- donner de la fluidité et avec une vision plus égalitaire. Voilà à quoi sert le progrès technologique qui doit profiter à tous.

RCL : Quelle définition donnez-vous à la qualité de vie ?
C.M. : Peu de travaux existent sur le sujet et c’est tout l’objet de mes recherches universitaires. Aujourd’hui, on impose aux Français un reconfinement et des déplacements limités. Mais s’est-on intéressé à la notion de proximité ? On parle de 5G, à quoi sert le progrès si on n’est pas en mesure de le mettre au service du bien commun ? Aujourd’hui, plutôt que de se focaliser sur les grandes installations publiques, il est urgent de se pencher sur les besoins des habitants et de se demander, comment transformer la ville existante. Si nous raisonnons par les usages, et considérant que l’une des problématiques urbaines majeures aujourd’hui c’est le rapport entre l’espace et le temps, cela nous conduit à nous focaliser sur la problématique qui est : comment rendre aux habitants du temps utile, du temps de vie, et donc de la qualité de vie ? On passe donc de la ville ségrégative à une ville polycentrique et maillée. Il s’agit alors de définir des périmètres de courte distance où s’exprimera dans chaque quartier une qualité de vie, puis des liaisons entre ces quartiers. C’est pourquoi je préfère parler de « ville vivante et humaine », plutôt que de ville intelligente.

J.C.F. : Le débat est vieux comme le monde : que fait-on de l’innovation ? La vraie révolution aujourd’hui ce n’est pas le numérique, mais notre capacité à la transformer en progrès. La vraie révolution est celle qui concerne et détermine nos vies. Aujourd’hui nous sommes face à un changement de paradigme. La réussite a fait place au bien-être. La révolution est précisément là. Le numérique doit impérativement accompagner ce mouvement. C’est ce qui s’exprime de plus en plus à travers les nouvelles générations, cette envie de qualité de vie, d’unités urbaines apaisées, mais surtout cette envie de pouvoir librement choisir le mode de vie auquel ils aspirent. Cette tendance de fond vers le bien-être, la découverte des vertus de la nature et d’une forme nouvelle de consommation locale, plus respectueuse de l’environnement, fait corps chez les jeunes dont la réussite à tout prix, qui était le modèle de vie des générations précédentes, est dépassée. Et depuis les « gilets jaunes » et la crise sanitaire, les attentes exprimées par plus de 80% des Français sont celles d’une vie plus équilibrée et d’un accès équitable à la modernité, avec plus de nature pour les uns (les urbains) et plus de services pour les autres (les ruraux).

RCL : Où fait-il bon vivre en France ?
JCF : Les travaux ont démontré que ce n’est pas où le PIB par habitant est le plus élevé que la qualité de vie est la meilleure. Le bien-être des individus se décompose, et à ce titre j’adhère aux travaux de Carlos Moreno, de trois façons : le bien-être individuel rapporté à l’amour de ses proches, famille, amis. La sociabilité qui se mesure par son bien-être dans la relation avec ses voisins et ses collègues. Enfin le troisième niveau de bien-être évalue sa relation avec la planète et tout ce qui tourne au- tour de la nature et des bénéfices que l’on peut en tirer. Il suffit qu’une des fonctions soit altérée et c’est le niveau de bien-être qui diminue.

C.M. : Le challenge majeur pour la gouvernance locale, est que pour chaque euro investi dans la vie urbaine ou territoriale une part soit consacrée à l’économie, une autre à l’écologie et enfin à l’inclusion sociale. Quand l’une des trois composantes est oubliée, le bien-être est compromis. Car vouloir favoriser, coûte que coûte, le développement économique peut entrainer de lourds coûts écologique et social comme en témoigne la pauvreté des centres urbains.

Propos recueillis par Danièle Licata 

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